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TITRE, SUJET
UNE HISTOIRE DE
SUCRE
( Louis Gérin,
président du Club du livre du Mois )
(...) si je vous la racontais,
l'histoire de M. Sherman et du "Book of the Month"
? Je crois qu'elle pourrait vous intéresser à plus
d'un titre.
Et d'abord, une histoire de sucre.
Or donc, vers 1926, M. Sherman, qui possédait une petite
sucrerie et qui voyait ses ventes de sucre baisser d'une façon
si alarmante qu'il envisageait sa ruine prochaine, M. Sherman
se demandait comment diable il allait bien pouvoir remonter la
pente. Tous les moyens éprouvés en pareil cas :
publicité massive, baisse des prix, etc., n'avaient rien
donné. Et le spectre de la faillite se profilait sur l'horizon,
chaque jour plus proche...
C'est alors que M. Sherman eut une idée (tout dans la
vie tient à une idée) qui allait le mener à
la fortune.
Une idée qui, d'abord, fit rire tous ceux à qui
il l'exposa (c'est toujours ainsi que ça se passe).
Mais M.Sherman était tenace, entêté si vous
voulez - quoiqu'on pense, c'est toujours une grande qualité
- et ce qu'il avait décidé de faire, il le fit.
Il appela des imprimeurs et leur commanda d'imprimer pour son
compte des millions d'exemplaires - des millions : d'où
un prix de revient très bas - des oeuvres de Shakespeare,
Milton, Dickens, Balzac, etc.
Et dans chaque boîte de sucre vendue par M. Sherman, on
trouve désormais, outre un sucre d'excellente qualité,
un joli tome de l'un ou l'autre grand maître de la littérature
universelle.
Une idée baroque, je vous le dis bien, et les concurrents
de M. Sherman, qui offraient avec leur sucre des choses bien
plus sérieuses - les photos des vedettes d'Hollywood,
par exemple - en firent des gorges chaudes.
Il ne rirent pas longtemps.
Car les ventes de sucre de M. Sherman se mirent à grimper
à une telle allure que le bon M. Sherman lui-même
en fut éberlué. Si éberlué qu'il
chargea une armée d'experts de se livrer à une
enquête approfondie pour déterminer la raison de
ces ventes de sucre qui devenaient extravagantes. On avait beau
agrandir les usines, en acheter de nouvelles, on ne parvenait
plus à suffire à la demande. Il semblait que les
Américains ne se nourrissaient plus que de sucre Sherman
à l'exception de tout autre aliment.
Enfin les experts remirent leur rapport. Un rapport copieux,
solide, étayé de nombreuses preuves, de documents
indiscutables, et qui n'en était que plus effarant. On
y lisait, noir sur blanc, que les gens achetaient dix, quinze,
vingt fois plus de sucre qu'ils n'en pouvaient consommer, simplement
pour posséder les beaux livres qui se trouvaient à
l'intérieur de chaque boîte.
Autrement dit, à M. Sherman sucrier, les gens n'achetaient
pas du sucre mais des livres.
Cette découverte plongea M. Sherman dans un abîme
de méditations. Quand il en sortit, il décida d'étudier
le marché du livre aux Etats-Unis.
Et il fut stupéfait, comme vous le serez sans doute, de
découvrir que, dans ce pays de 140 millions d'habitants,
un éditeur criait victoire lorsqu'un des ouvrages publié
par alui atteignait un tirage de 30 ou 40.000 exemplaires.
(...) Et c'est alors que M. Sherman eut sa deuxième idée.
Il créa le "Book of
the Month Club" qui se proposa de fournir chaque mois, aux
innombrables Américains isoklés, un livre soigneusement
sélectionné parmi les nouveautés les plus
intéressantes.
Des millions de prospectus, d'innombrables annonces dans tous
les journaux clamèrent la nouvelle aux quatre coins de
l'Amérique.
Et ce fut la catastrophe. En trois mois, M. Sherman engloutit
1.000.000 - je dis bien : un million - de dollars sans réussir
à grouper plus de 9.346 membres.
Un autre se serait découragé, suicidé peut-être,
devant un échec aussi total. M. Sherman pas, et c'est
en quoi il fut admirable et prouva qu'il était digne de
réussir. Il s'acharna.
(...) Quoi qu'il en soit, le "Book of the Month" se
fraya son chemin, pas à pas, sans défaillance,
soutenu par l'indomptable énergie de son créateur.
On compta 70.000 membres après deux ans d'existence, puis
200.000, 500.000... Aujourd'hui [1949] 4 millions, si mes renseignements
sont exacts. (...) |
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