Richard Bit
Mise en ligne 7 mars 2002
CLEFS
histoire, fourchette,
croc, harpago, fourche
SUJET
Introduction
Après notre brève étude de la
cuillère, parue dans un article
précédent, nous allons cette fois
étudier la fourchette (vous aurez sans doute
deviné que l’étude du couteau est en
cours).
Comme
nous avons déjà retracé
l’historique des couverts et insisté sur le fait
que la fabrication artisanale rendait difficile la classification et la
datation, nous nous bornerons à présenter ce qui
nous semble être les principaux types de fourchettes et les
datations qui peuvent s’y rapporter (notre inventaire sera
donc fort incomplet).
Il est évident que la forme la plus naturelle de la
fourchette est celle du père Adam. En effet, on mangeait
encore avec ses doigts au début du XXe s.
Cette
méthode est d’ailleurs toujours
utilisée dans certaines régions (pour des raisons
économiques, culturelles ou religieuses) mais même
chez nous cet usage est de mise en certaines circonstances pour des
mets particuliers. Il est tout aussi évident que de simples
bâtonnets ou des os appointés ont pu faire office
de fourchette lorsque leur rôle était de maintenir
la nourriture ou de la porter à la bouche. Certains types de
couteaux ont d’ailleurs servi à rendre le
même service. Par la force des choses ces objets ne feront
pas partie de notre étude.
Définitions
de la fourchette
- Ustensile en forme de petite fourche dont on se sert pour saisir
différents mets et les porter à la bouche ou les
assujettir pour les découper.
-
Ustensile de table en forme de petite fourche à deux,
trois ou quatre dents.
Remarque : il est évident que la forme et les dimensions de
la fourchette se sont adaptées aux divers usages que
l’on voulait en faire.
- Étymologie : de fourche (du latin furca)
Historique
L’archéologie
témoigne de ce que les
Égyptiens tout comme les Romains se servaient de crocs pour
saisir les morceaux de viande dans les chaudrons. L'utilisation de ces
ancêtres de la fourchette était donc apparemment
plutôt réservée à la cuisine
qu'à la table.
En
ce qui concerne l'origine de la fourchette en tant que couvert, il
faut bien constater que les historiens n’ont pas
réussi à se mettre d'accord. En la
matière, la seule certitude, quant à son
apparition, est qu'elle est postérieure au couteau et
à la cuillère.
Il est
communément admis que la fourchette serait apparue au
XIe s. en
Italie où elle servait à
déguster les fruits. Plus tard, on l'utilisa comme
fourchette à feu ou à pot.
Longtemps
considérée comme un objet «
maudit »
à cause de sa forme soit disant satanique, la fourchette ne
fut que tardivement utilisée comme véritable
couvert de table. Elle s'implanta surtout à partir du
XVIe s.,
mais encore au XVIIe s.,
elle
était essentiellement un objet de luxe.
Voyons
avec un peu plus de détails ce que les historiens ont
retenu à propos de son évolution.
a)
Pour certains, la première à s'en servir serait
une princesse byzantine, sœur de l'empereur Argile, qui
vivait à la fin du XIe s.
A Venise, elle aurait épousé le fils du doge
Pietro Arscolo (Domenico Silvio ?). C'est là qu'elle utilisa
sa fourchette en or (à deux dents) qu’elle
conservait dans un étui en cuir. Comme cela fit sensation,
le doge en commanda pour sa famille et toute sa Cour. A
l’époque, la dogaresse fit scandale car cette
nouveauté fut considérée comme un
manque de raffinement et les ecclésiastiques
attirèrent sur elle le «courroux divin»
! (référence à la fourche, connotation
négative = fourche, enfer, pendaison, fourches caudines, etc
… ).
Un peu plus tard, on trouve une fourchette mentionnée dans
l'inventaire (1328) de la reine de Hongrie. Sans doute ne
s’en servit-elle pas car durant tout le Moyen Âge
on n'utilisa ces ustensiles que pour piquer les viandes et parfois pour
la dégustation de fruits confits.
L'inventaire des joyaux du roi Charles V (21 janvier 1379) fait
également mention d'un certain nombre de fourchettes en or,
de différents modèles.
Il n’empêche qu’à la fin du
XIVe s.,
on portait toujours les morceaux à la
bouche avec les doigts.
De Venise, la fourchette parvint à Florence et de
là en France. Cependant, la reine de France, Catherine de
Médicis (1519-1589), ne semblait pas en être une
fervente adepte.
A partir du XVIe s.,
la fourchette s’implanta en
Angleterre et en Allemagne, du moins dans les couches sociales
supérieures. Au début, elle servait à
prendre les mets dans le plat commun.
b) Pour d'autres, l'usage des fourchettes s'est répandu sous
Henri III. On prétend, que c’est lors de son
retour de Pologne, que passant par Venise, il redécouvrit la
fourchette et s'en engoua. La mode des collerettes géantes
(les fraises) favorisa indirectement l'usage des fourchettes
vénitiennes aux deux longues dents pointues car elles
permettaient d'effectuer le trajet du plat à la bouche sans
salir l'encombrant ornement vestimentaire. Ce serait au «
restaurant » de
la Tour d'Argent que la fourchette apparut « en public
» pour la première fois. Cette innovation suscita
bien des moqueries car on la trouva ridicule et encombrante,
l'utilisation des doigts étant jugée bien plus
pratique.
Quoi qu’il en soit, il faut attendre la fin du
XVIIe s. pour que la
fourchette à quatre dents
(et non plus deux), telle que nous l’utilisons
communément à l’heure actuelle,
commence à faire partie des usages. Elle restait encore
essentiellement un objet de luxe et les ignorants, qui en
méconnaissaient l'usage, s'en servaient comme cure-dent !
Rappelons que Louis XIV (1638-1715), même s'il
était une "bonne fourchette", mangeait toujours avec les
doigts.
Inventaire
et datation

crocs d’époque romaine
(« harpago
»)
|

fourchette
romaine
|

Fourchette-brochette de cuisine, fer, XVe
s., coll. BMG |

En haut, à gauche : croquis de 2 fourchettes
utilisées par la cuisinier du Pape Pie V (XVIe s.) A
droite et dessous : fourchettes de cuisine du XVIIe s. |

Fourchette de cuisine, fer et manche en
bois, circa 1880, coll. BMG |

Fourchette de table, argent massif, aux
armes du Maréchal
Mobutu, XXe s., coll. BMG |

Fourchette-cuillère de
réception,
métal inaltérable 18/10, Debergh, 1999. Coll. BMG |
BIBLIOGRAPHIE.
Pierre
Andrieu - "L'art de la Table", éd. Albin Michel, Paris 1961,
251 pp.
"A table... les Français!" in Historia,
hors série n° 42, Paris 1975, 128pp. ;
André Castelot - "Mettez le couvert", in Les
Français à table depuis 2000 ans, pp.
9-17
La table et le couvert, TDC/ 438 pp.8-10 (Françoise
Zonabend, « La mémoire longue » PUF,
1980 ; Barbara Ketcham « L’office et la bouche
», Calmann-Levy,1983 ; Norbert Elias).
Archéologie suisse, 8.1985.3, pp.118-228 (Schweizerische
Gesellschaft für Ur- und Frügeschischte, Basel)
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