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Histoire de l'écriture


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Chapitre XVI  - 

L'alphabet des aveugles


Depuis toujours, il est impossible pour un aveugle d’avoir accès à l’écrit sans l’aide d’un voyant.
Cela commence à changer au XVIIe siècle, avec le jésuite italien Francesco Lana de Terzi qui conçoit un procédé d'impression en relief sur du papier épais et un « système permettant aux aveugles d'écrire couramment en traçant seulement des lignes et en faisant des points ».    

Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient 

Le XVIIIe siècle et ses philosophes s’interrogent sur l’utilité et la nécessité de l’éducation.
Dans son premier ouvrage sur la théorie de la connaissance, Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, Denis Diderot aborde les réalités d’hommes soumis à des conditions d’existence spécifiques et démontre qu’ils sont comme les autres aptes à apprendre, découvrir, s’interroger.


« Nos sens nous ramènent à des signes plus analogues à l'étendue de notre esprit et à la conformation de nos organes. Nous avons même fait en sorte que ces signes pussent être communs entre nous, et qu'ils servissent, pour ainsi dire, d'entrepôt au commerce mutuel de nos idées. Nous en avons institué pour les yeux, ce sont les caractères ; pour l'oreille, ce sont les sons articulés ; mais nous n'en avons aucun pour le toucher, quoiqu'il y ait une manière propre de parler à ce sens, et d'en obtenir des réponses. Faute de cette langue, la communication est entièrement rompue entre nous et ceux qui naissent sourds, aveugles et muets. Ils croissent ; mais ils restent dans un état d'imbécillité. Peut-être acquerraient-ils des idées, si l'on se faisait entendre à eux dès l'enfance d'une manière fixe, déterminée, constante et uniforme ; en un mot, si on leur traçait sur la main les mêmes caractères que nous traçons sur le papier, et que la même signification leur demeurât invariablement attachée.  Ce langage, madame, ne vous paraît-il pas aussi commode qu'un autre ? N'est-il pas même tout inventé ? Et oseriez-vous nous assurer qu'on ne vous a jamais rien fait entendre de cette manière ? Il ne s'agit donc que de le fixer et d'en faire une grammaire et des dictionnaires, si l'on trouve que l'expression, par les caractères ordinaires de l'écriture, soit trop lente pour ce sens. »

Dans le complément où il cite quelques phénomènes, il écrit sur Mélanie de Salignac :

« Elle écrivait avec une épingle dont elle piquait sa feuille de papier tendue sur un cadre traversé de deux lames parallèles et mobiles, qui ne laissaient entre elles d'espace vide que l'intervalle d'une ligne à une autre. La même écriture servait pour la réponse, qu elle lisait en promenant le bout de son doigt sur les petites inégalités que l'épingle ou l'aiguille avait pratiquées au verso du papier. Elle lisait un livre qu'on n'avait tiré que d'un côté. Prault en avait imprimé de cette manière à son usage. »   

Valentin Haüy

En 1784 (année même de la mort de Diderot), cet interprète et traducteur français, choqué par le spectacle d’aveugles tournés en dérision, se voue à leur instruction.  Son premier élève, François Lesueur, a 17 ans.

Frappé par le sens tactile de l’aveugle, Haüy fait fabriquer des caractères d’imprimerie de taille supérieure à la moyenne et s’en sert pour gaufrer des feuilles de papier cartonné.  Avec ce matériel, avec des chiffres disposés dans un casier de bois, Lesueur apprend à lire, à composer des phrase et à effectuer les quatre opérations basiques du calcul.

Valentin Haüy, influencé et par Diderot et par Charles-Michel de L’Épée qui tente d’aider gratuitement les sourds-muets à se faire comprendre par un langage gestuel, fonde la première école pour aveugles, gratuite, ouverte à tous sans distinction de classe, qui va être reprise par l’État sous la Révolution et va devenir l’actuel Institut National des Jeunes Aveugles.

Photo
Statue de Valentin Haüy
dans la cour de l'Institut national des jeunes aveugles, 1859
Auteur : Siren-Com – Sous Creative Commons Attribution ShareAlike 3.0 Unported


L’instruction se fait à partir de livres imprimés spécialement en caractères romains en relief, et se fonde aussi que l’apprentissage d’un travail manuel.

L’écriture est composée de deux colonnes, ayant chacune de un à six points, où les voyelles sont identifiées par la présence d'un point sur la colonne de gauche tandis que le nombre de points de la colonne de droite permet de savoir à quel son on a à faire.

Le mouvement pédagogique lancé par Valentin Haüy se répand un peu partout en Europe et des établissements d'enseignement spécial pour aveugles s'ouvrent à Liverpool (1791), Edimbourg (1792), Londres (1799), Vienne (1804), Berlin (1806), Amsterdam (1808), Prague (1809), Copenhague (1811), Saint-Pétersbourg (1817), Naples (1818), Barcelone (1820), Bruxelles (1834), Bruges (1836), Liège (1837)...

En 1819, un garçonnet de 10 ans est admis dans l’institution parisienne :   

Louis Braille

Photo

Buste de Louis Braille dans sa maison natale
Auteur : Kou07kou – Sous Licence de documentation libre GNU


Ce fils de bourrelier a perdu la vue à l’âge de trois ans après s’être blessé à l’œil avec les outils de son père.  Tout en aidant ses parents à la bourrellerie, l’enfant a fréquenté l’école du village car ses parents qui savent lire et écrire tiennent à ce qu’il soit instruit. Son père lui a enseigné l'alphabet à l'aide de clous plantés dans une planche de bois.

Dès sa première année à l’Institution Royale des Jeunes Aveugles, Louis rafle tous les premiers prix.  Il a 12 ans quand un officier d’artillerie, Charles Barbier de La Serre, vient présenter à l’école sa sonographie, issue d’un système d'écriture utilisé par l'armée pour permettre aux militaires de communiquer la nuit.  36 signes en points saillants, rangés en 2 colonnes de 12 points maximum, permettent de transcrire les mots en sons, d’écrire et de se relire.

Louis Braille se passionne pour le procédé et le perfectionne en limitant le nombre de points à 6 par colonne – ce qui rend la lecture beaucoup plus rapide – et en utilisant les signes pour noter l’alphabet et non le son – ce qui permet la lecture comme la transcription orthographiquement normale de la langue.    

alphabet braille

Alphabet braille – Auteur : Tholind – Sous Licence de documentation libre GNU.

Braille ajoute à son alphabet ponctuation et signes mathématiques.  Il a 16 ans et sa méthode d’« anaglyptographie » est pratiquement au point ! 

À 19 ans, il la complète d’une notation musicale. Elle est éditée en 1829 sous le titre Procédé pour écrire les paroles, la musique et le plain-chant au moyen de points, à l'usage des aveugles et disposés pour eux, par Louis Braille, répétiteur à l'institution Royale des Jeunes Aveugles.

La version définitive de l’alphabet paraît dans une seconde édition en 1837, année où est imprimé le premier livre en braille, le Précis de l'histoire de France divisée en siècles.

"Louis Braille" en braille

« Louis Braille » en braille – Auteur : LeonardoG – Sous Licence de documentation libre GNU.

Dix ans plus tard, Braille pose les fondements du braille abrégé et conçoit un procédé de communication entre les aveugles et les voyants :

Le décapoint permet aux non-voyants de représenter par des points saillants la forme même des lettres, des chiffres, des notes de musique, des figures géométriques utilisées par les voyants. Le problème de l’extrême lenteur du procédé est résolu en 1841 par son ami Foucault, passionné de mécanique, qui conçoit une petite machine relativement simple à manier, d'abord nommée « planche à pistons », puis « raphigraphe » – un ancêtre de nos machines à écrire.

photo du Panthéon le soir

Le Panthéon, Paris – Auteur : David.Monniaux – Sous licence Creative Commons.

Atteint de tuberculose, Louis Braille décède en 1852 et est enterré dans son village natal.  Hormis ses mains, qui restent au cimetière de Coupvray, le corps de ce bienfaiteur de l’humanité est transporté solennellement au Panthéon en juin 1952.

Quarante ans plus tard, on donne son nom à un astéroïde.

Pour l'anniversaire des 200 ans de la naissance de Louis Braille, à l'initiative de la Ligue Braille, la Monnaie Royale de Belgique a émis le 25 septembre 2009 une pièce commémorative de 2 euros, comme autorisé par le Conseil « Affaires générales » de l'Union européenne en décembre 2003, à raison de cinq millions de pièces de monnaie et de 13 500 de pièces en blisters ou en écrins pour les collectionneurs. Ces pièces sont reconnaissables tactilement par les lettres « l » et « b » écrites en braille de chaque côté du portrait qui orne la face nationale de la monnaie. Elles ont cours légal dans toute la zone euro.

Pièce de 2 euros

Le braille

Le braille se lit de gauche à droite, avec les deux mains, lettre par lettre, ce qui permet une vitesse moyenne de 100 mots par minute – alors que la vitesse moyenne d’un voyant est de 250 mots par minute.

Une autre contrainte découle de la taille de la cellule dans laquelle se trouvent les points en relief.  Mesurant 6 à 7 mm de hauteur, 3 à 4 de largeur, elle peut être lue par la pulpe des doigts mais donne un volume de production en moyenne 30 à 50 fois supérieur à celui des imprimés ordinaires.  Le petit Larousse en braille « intégral » occuperait une armoire pleine, à lui tout seul. Le braille « abrégé » permet une économie de place de 40 %.

La cellule présente 1 maximum de 6 points saillants disposés sur 2 colonnes de 3 points (les deux points du haut correspondant aux épaules, ceux du milieu aux hanches et ceux du bas aux genoux) et offre 63 combinaisons potentielles, suffisantes pour représenter l’ensemble des lettres et des signes de ponctuation de la plupart des langues. Pour les chiffres et les symboles mathématiques ou scientifiques, on associe des lettres à des signes spéciaux.
Ainsi, A en braille représente la lettre A,
sauf si précédé dsi gne signe de numérotation qui indique qu’on doit lire un nombre.

Donc signe de numérotation A en braille = 1.

Le braille abrégé innové par Louis Braille a été complété par d’autres, dont Maurice de la Sizeranne en 1880. Les mots peuvent y contenir une ou plusieurs contractions ou être remplacés par une lettre symbole (employé seul  « ê » signifie « même », « î » seul indique « cet », etc.) ; les noms propres ne sont jamais abrégés (sauf en cas de noms de peuples).

Intégral ou abrégé, le baille peut s’écrire manuellement avec un poinçon sur une tablette munie de lignes de six points, mais comme le poinçon creuse le papier alors que la lecture se fait sur le relief, le sens de l’écriture doit être inversé, la ligne commençant à droite. Le mot « Braille » doit donc être écrit « elliarB ».

La machine Perkins à 6 touches et une barre d’espacement (apparue vers 1892) évite cet inconvénient. 

Fondé sur un code binaire (présence ou absence de points), le braille s’adapte parfaitement à l’informatique dont les premiers ordinateurs utilisaient d’ailleurs des paquets de 6 chiffres binaires… 

L’embosseuse est la première imprimante capable de transcrire le texte de l’écran en texte braille.  Le « bloc-notes » informatique braille sert aujourd’hui de machine à écrire et, lorsqu’il est connecté à un ordinateur, d’écran tactile.  Le braille informatique s’affiche sur 8 points, ce qui permet d’augmenter par quatre le nombre de combinaisons possibles.

L’édition en braille reste encore un peu partout confidentielle (400 titres par an dont 200 scolaires en France). Pourtant quand existent motivation et moyens… Le dernier Harry Potter de Joanne K. Rowling est sorti en braille 20 jours seulement sa parution !

L’anaglyptographie de Braille ne s’est pas directement imposée comme système d’écriture universel.  La France l’a reconnu officiellement deux ans après la mort de l'inventeur, en 1854, alors que la Belgique avait adopté cette écriture dès 1836 dans ses écoles d’enseignement spécial.


En 1878, l’anaglyptographie est mondialement reconnue sous le nom d’« écriture » braille lors du Congrès international pour l'amélioration du sort des aveugles et des sourds-muets… mais les États-Unis attendent 1917 pour en faire leur système unique.  L’uniformisation internationale se fait en 1953 sous l’égide de l’Unesco.

Suite aux efforts du conseiller fédéral Zemp, dès 1905, la Poste Suisse est devenue le précurseur de l'envoi gratuit du courrier en braille, instauré depuis lors pratiquement dans le monde entier et connu sous le nom de «cécogramme». Actuellement, la Poste Suisse achemine les envois en braille sans frais de port jusqu'à 7 kilos ; en 2003, elle a émis un timbre-poste en braille.

Certains sites internet offrent aux non-voyants comme aux voyants, dès avant 2005, la transcription, l’impression en braille du courrier et son expédition par voie postale.

Peu à peu, le braille entre dans la vie quotidienne de tous.

plaque d'ascenseur

À Los Angeles – Auteur : Downtowngal
Sous licence de documentation libre GNU
photo

Emballages de médicaments, Belgique, 2009.


Cœcographe et nyctographe

D'autres inventeurs ont tenté de faciliter l'écriture pour les malvoyants et aussi pour les clairvoyants qui doivent écrire la nuit sans lumière. On note parmi eux  Jullien, inventeur du  cœcographe décrit en 1817 dans le bulletin de la Société d'encouragement, et J. Dejernon qui obtient à Paris, en 1819, un brevet de cinq ans pour un appareil nommé nyctographe ou pupitre-régulateur. Description.


Suite au mois de novembre 2009 : L'alphabet morse.



Bibliographie partielle :

Bibliothèque du Musée Postes restantes 



Asbl Syndicat d'Initiative d'Hermalle-sous-Huy (La Rawète)
dans la Ferme Castrale d'Hermalle-sous-Huy